[NOUS/EUX] Les mots de Carly Wijs

Le point de départ de Nous/Eux est la prise d’otages qui eut lieu dans une école de Beslan le 1er septembre 2004. Que le plus grand des maux (le terrorisme) ait choisi comme victime le plus grand des biens (les enfants) choqua le monde entier.
Nous/Eux est loin d’être seulement le récit de cet horrible événement, mais une pièce qui raconte comment les enfants – à leur manière – sont à même d’assumer des situations extrêmes.
Carly Wijs qui signe le texte et la mise en scène nous raconte comment lui est venue la nécessité de faire ce spectacle.

BRONKS est une compagnie de théâtre pour jeune public basée à Bruxelles, en Belgique. Quand ils m’ont demandé si je souhaitais créer un spectacle pour eux en 2013, une attaque terroriste venait de se produire dans un centre commercial à Nairobi au Kenya. J’avais lu des articles à ce sujet dans les journaux et regardé les infos à la télévision, mais je n’en avais pas discuté avec mon fils, alors âgé de huit ans. Mais il l’avait vu lui-même aux journal télévisé et il était venu m’en parler. La façon dont il a parlé de l’attaque était très particulière : objectif, distant, il a traité la nouvelle de manière factuelle, comme une série d’événements, sans jugement.
C’était comme si l’horreur dont il était témoin en tant qu’enfant de huit ans avait un sens complètement différent, car il ne lui était pas possible de la relier à sa propre vie. Contrairement à un adulte, un enfant ne se dit pas: «Cela aurait pu être moi.»

J’ai alors commencé à penser à un autre acte horrible de violence indescriptible – la prise d’otage de l’école de Beslan en septembre 2004 – et à la manière dont ce sombre épisode de l’histoire pourrait se combiner avec les pensées et les impressions d’enfants sur de tels actes, pour constituer une pièce de théâtre pour les jeunes.
Si vous tapez ‘Beslan’ dans Google et regardez les images, c’est fascinant. Vous ne pouvez pas lâcher l’horreur. Le fait que cela implique des enfants renforce encore ce sentiment. C’est une abomination extrême. Mais comment mettre en scène de tels actes incompréhensibles? Et n’est-il pas tabou de porter au théâtre un documentaire sur le terrorisme, qui plus est pour un public d’enfants? En fin de compte, je ne crois pas que ce soit un tabou – en fait, aucun sujet ne devrait être tabou pour les enfants. Il est simplement important d’utiliser les bons mots. Discuter du sujet du terrorisme avec les enfants est un défi, mais cela peut être fait. Et cela doit être fait.

Pourquoi Beslan ? Le drame a eu lieu dans une école le jour de la rentrée. Le fait que les terroristes aient choisi ce jour et cet environnement pour mettre en scène leur atrocité reflète une profonde perversion – mais je ne voulais pas parler de la perversité de tout cela. Ce n’est qu’un débat en cours chez les adultes: pourquoi cela se produit-il? Un enfant ne peut pas répondre et n’a pas à répondre à cette question. C’est le privilège d’être un enfant.

Alors que je faisais des recherches, je suis tombée sur un documentaire captivant de la BBC intitulé « Children of Beslan », dans lequel l’histoire du siège est racontée par les enfants retenus en otage eux-mêmes (visible sur Youtube). Ces enfants ont relaté ces événements de la même manière que mon fils à propos de l’attaque de Nairobi. À distance presque. Ce qui, bien sûr, ne signifie pas que ces enfants n’ont pas subi un traumatisme énorme. Malheureusement, les conséquences terribles de ce qui leur est arrivé vont probablement ressurgir une fois adultes. Mais la seule chose qui semblait compter pour les enfants dans le documentaire était que l’histoire soit racontée aussi fidèlement que possible. C’est à cause de ce documentaire que j’ai décidé de raconter cette histoire du point de vue des enfants impliqués: un garçon et une fille. Il existe une différence entre leurs points de vue, mais ils essaient tous les deux d’être aussi précis que possible dans leurs comptes-rendus de ce qui s’est passé pendant ce siège de trois jours. Cette précision prend parfois la forme d’un article scientifique ou d’un cours de maths, comme à l’école…

Mais parfois, les enfants fuient l’horreur, dans les bras réconfortants de l’imagination. Dans le documentaire, un garçon fantasmait sur l’idée que Harry Potter allait arriver vêtu de sa cape d’invisibilité et tuerait les terroristes un à un. D’autres imaginaient qu’ils faisaient partie d’un film et que rien de tout cela ne leur arrivait vraiment. Dans la pièce, les enfants inventent leurs propres fins au siège, soit extrêmement heureuses, soit extrêmement tristes.

Près de 1 200 personnes, dont 777 enfants, ont été retenues en otage pendant le siège. À l’extérieur de l’école, il devait y avoir plusieurs milliers de personnes. Et pourtant, dans les médias, les recherches Google ou les reportages, on continue de voir le même groupe d’une cinquantaine de personnes photogéniques. Dans toutes les images qui ont survécu à ces jours fatidiques, ce sont toujours les scènes de plus grand désespoir et de dévastation qui tournent en boucle, qui reviennent et encore et encore. Même si l’histoire – et d’autres histoires similaires – n’a pas besoin d’être dramatisée, les médias continuent d’appuyer sur ce bouton «drame» sentimental. Et nous continuons à regarder.
Cette manipulation de nos sentiments et le fait que nous la permettions, n’est ni innocente, ni sans conséquence. Quand nous sommes aveuglés et submergés par nos émotions, nous cessons de penser et d’analyser. Notre seule réponse devient « Oh mon dieu, c’est terrible. » Et pourtant, il est essentiel de ne pas s’arrêter de penser, de réfléchir et d’analyser. C’est seulement ainsi que nous pourrons remonter aux origines de ces atrocités – et ensuite, espérons-le, commencer à les prévenir.
En tant qu’adultes, nous sommes conditionnés par notre vision excessivement théâtralisée induite par les médias, à une pensée en noir et blanc : « nous » et « eux ». Ce qui est rafraîchissant avec le regard d’un enfant, c’est qu’il n’est pas coloré par la nécessité d’une «interprétation dramatique», car cette vision des choses ne se connecte pas à sa propre vie. Et si cela se connecte à leur propre vie, cela passe par le prisme de l’imagination. C’est ce dont parle Nous / Eux.

Carly Wijs

 

16.5.2019
 

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