[GRIBOUILLIS] « L’Art, c’est comme la vie, rien ne s’y passe comme prévu. » John Cage

Photo : Mathieu Rousseau

 

Notre collègue Graziella Végis avait eu l’occasion de voir Gribouillis au festival mondial de théâtre de marionnettes de Charleville-Mézières en septembre 2019.

Voici son impression sur le spectacle, parue dans la revue Spirale.

 

Un plateau de théâtre presque nu, un mur blanc, deux portes, une table, une caisse.
Un homme. Il pense.
Une question : qu’est-ce qui me passe par la tête ?
Une autre question : d’où viennent les idées ?
Sa pensée prend la forme d’un gribouillis.
Un motif : le trait, la ligne, le fil.
Une phrase : cela commence toujours par un gribouillage.
Au commencement donc le gribouillis de Frédéric, le peintre.
Suivra Sophie, costumière avec ses amas de fils et laines emmêlés.
Puis Gabriel, musicien avec ses câbles entassés.
Chacun va tirer son fil.
Frédéric tire son trait, sa ligne. Il occupe le mur blanc, l’habille de noir et de couleur. Il teste différents pinceaux, utilise divers contenants et matières à peindre…
Sophie déroule et enroule ses fils, de laine, de coton, ses tissus et matières à coudre, elle coud, tricote, assemble, transforme, fils en pelotes, pelotes laines et tissus en costumes.
Gabriel suit ses câbles, les démêle, les redresse, les sépare, les branche, les connecte. Il en tire des sons, des rythmes, des musiques.
Les trois s’affairent, ils cherchent, essaient, ratent, recommencent, se trompent, recommencent encore. Ils éprouvent, ils travaillent, pris dans leur univers, voués à la réalisation de quelque chose dont ils ne connaissent ni la forme ni la finalité. Ce sont des explorateurs, ils exploitent leur technique et savoir faire, ils cherchent chacun dans leur coin, multiplient les tentatives, profitent des accidents, génèrent des rencontres entre les uns et les autres, se compliquent l’existence et appellent à l’aide.
« Tu viens m’aider ? « demande Sophie à Frédéric,
« Tu viens m’aider ? » demande Frédéric à Gabriel,
« Tu viens m’aider ? » demande Gabriel à Sophie,
« Tu viens m’aider ? » demande Sophie à Gabriel,
« Tu viens m’aider ? » demande Gabriel à Frédéric.
Ils mettent un joyeux bazar sur le plateau, construisent, déconstruisent, empilent, déballent, rangent dans des boîtes. Le plateau est sans dessus dessous. C’est l’effervescence de la création, plus rien n’existe autour d’eux, sauf l’urgence de faire, et de faire ensemble. Quelle aventure ! Une aventure collective !
Frédéric habite le mur blanc. Il dessine, il peint. Il fait, défait, transforme dessins, lettres, peintures. Il bricole des outils à peindre. Il s’empare de toutes sortes de pinceaux, des petits des longs des fins des épais des larges. Son corps est mis à l’épreuve, il est tout entier engagé dans le geste de peindre. Ce geste si important : de lui naît une forme, un contour, un aplat de couleur, une éclaboussure, un tableau. Son gribouillis de départ ne lui suffit plus, il s’empare des fils de Sophie, nouvelle matière à jouer…
Sophie se pare de costumes chatoyants, imposants, remplis d’une envie pressante de raconter des histoires. Objets customisés, matières textiles, bobines de fils, pelotes de laine, galons, rubans, machine à coudre se déchaînent pour créer robes de fête ou parures primitives… Sophie est dans le volume, elle habite ses costumes, elle traverse le plateau, elle occupe l’espace, elle danse, les sons de Gabriel semblent la libérer …
Gabriel derrière sa console, manipule ses fiches et ses câbles. Il en sort des sons, grommelos, bafouilles, charabia. Suit un rythme, une musique. Il envahit l’espace sonore. Timidement puis de plus en plus à l’aise, à l’affût de ce qui se joue sur le plateau, avec ses deux compères et entre eux trois, dialoguant avec la peinture en mouvement et les créatures chatoyantes et dansantes.
Ce spectacle est un hommage à l’acte artistique, au geste créatif. Un hommage à l’imagination, à l’invention et au jeu. Au plateau sont convoqués quelques grands artistes contemporains qui ont su tirer le fil de leur gribouillis : Annette Messager, Louise Bourgeois, Jackson Pollock, Tinguely, Paul Klee, Calder, Giacommetti, Cy Twombly.
Ce spectacle est également un hommage aux enfants :
« Créer comme une nécessité de réinterroger le monde à chaque instant. Le remettre en question sans cesse. La vie en mouvement, en courbe, en accident. En événements inattendus. Le gribouillis est un mode de pensée. Ce mode de pensée vital est présent dès la petite enfance. Tous les enfants, dès leur plus jeune âge s’emparent d’un crayon, d’un feutre, d’une craie, d’un tissu, d’un objet et gribouillent avec celui-ci. Même un vêtement devient sur un enfant, déguisement masque, costume. Gribouillage vestimentaire. L’enfant pense en gribouillage non pas seulement parce qu’il n’en maîtrise pas l’acte créatif, le maintien du crayon ou les notions de coutures nécessaires, mais parce qu’il sent au plus profond de lui même que les courbes sont multiples, que le monde est à réinventer sans cesse et qu’il s’agit pour lui de s’inscrire dans un mouvement de vitalité qui le pousse à grandir. »
Un spectacle comme on les aime, pour les petits et les grands, qui parle de la création artistique, de ses ressorts, de la recherche, de la curiosité, de la réflexion, de l’expérimentation, bref du long travail qu’elle exige.
Un spectacle qui rend compte de l’importance de l’équipe sur un plateau de théâtre. Un spectacle qui nous enrichit nous médiateurs, qui proposons des œuvres aux publics. Car Gribouillis nous permet de travailler notamment avec les professionnel·le·s de la toute petite enfance, cette notion de création souvent confondue avec la notion de créativité. Pour insister sur la nécessaire, la fondamentale place des artistes et de leurs œuvres dans l’éveil culturel de l’enfant.
Car, il me semble que cette place aujourd’hui est menacée. Au Théâtre Massalia, depuis plus de 20 ans, ce sont les œuvres qui nous font rencontrer les publics, les enfants et leurs éducateurs. C’est la raison d’être de notre structure, comme toute structure culturelle. Notre adresse aux tout petits, historique et constitutive du projet artistique actuel, nous a amenés il y a 8 ans, à fonder et animer un réseau de professionnel·le·s de la toute petite enfance autour de cette question de l’art et du tout petit. Chaque projet artistique, spectacle ou résidence, au théâtre ou dans les crèches est discuté et partagé, à la fois dans son aspect artistique et dans son rapport aux pratiques professionnelles. Les professionnel·le·s s’en inspirent, découvrent leur potentiel de créativité et l’exploitent en expérimentant de nouvelles manières d’être en relation avec les enfants et leurs parents. Or, alors que cette question de l’éveil culturel et artistique du très jeune enfant fait l’objet d’une attention particulière de nos institutions, que les différents rapports commandés par les ministères concernés confirment son importance et préconisent les bonnes conditions de sa mise en œuvre, depuis quelques années, au sein même de ce réseau, nous rencontrons des difficultés à mobiliser les structures autour des spectacles et actions culturelles que nous proposons. Comme si les initiatives culturelles internes (louables au demeurant) prenaient la place des œuvres à voir, des artistes à rencontrer. Qu’en est-il alors du rapport à l’art, aux œuvres d’art et de leur capacité à transcender le réel, à penser la possible transformation du monde, de l’expérience artistique à partager ?
Développer la créativité au travail c’est important certes, mais il faut la nourrir.
Et sans les artistes, la créativité de tout un chacun s’épuise.
C’est ce que Gribouillis nous raconte : des artistes, un plasticien, une costumière, un musicien, formés, documentés, expérimentés, nourris par d’autres artistes, réunis sur un plateau de théâtre démêlent avec nous les fils et les ressorts de la création pour nous ouvrir à leur monde et à son infinie richesse poétique et nous offrir la possibilité de réinventer le nôtre.
2.10.2020
 

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