[CLICK!] Les mots de Paolo Cardona

À l’occasion de la venue de Click! au Théâtre Massalia, nous avons interrogé Paolo Cardona, metteur en scène du spectacle. Il nous livre ses inspirations à travers l’interview ci-dessous mais également dans le dossier artistique de Click! dont nous extrairons une partie : le point de départ du spectacle.

 

Quelles ont été vos sources d’inspiration ?

La capacité naturelle des enfants à la représentation de soi, cet apparemment petit acte créatif qui révèle une volonté d’affirmation innée. C’est moi, je suis là. Et l’art et la création sont là aussi, au cœur de ce moment magique qui se répète sans cesse partout où les enfants rencontrent un crayon, une craie, un feutre.

Qu’aimeriez-vous transmettre aux jeunes et aux moins jeunes à travers ce spectacle ?

Que la création est là, justement. Qu’elle devrait être à la portée de tous, petits et grands, tout le temps. On peut la montrer, la regarder, s’en inspirer, en faire aussi. C’est un miroir qui renvoie notre image et nos émotions en permanence, c’est une forme d’oxygène nécessaire.

Qu’est-ce qui fait la spécificité d’un spectacle pour les tout-petits ?

Qu’il peut être vu par les adultes et inversement.

On connait particulièrement la compagnie pour son approche plastique, on vous connait moins sur le champs musical, d’où vous est venu le déclic ?!

La création musicale a toujours été au cœur de nos spectacles, et c’est toujours une écriture spécifique à chaque création. Je n’ose pas imaginer les spectacles que nous avons créés sans ce support nécessaire et unique à la fois.
Dans le cas de Click!, la rencontre avec Marie n’a fait que renforcer le lien entre la personne qui est sur scène, le rapport qu’elle a avec les images et la musique qui naît de cette rencontre.

Une anecdote, un souvenir…

Le souvenir le plus frais remonte à il y a quelques jours à peine: une rangée d’enfants de trois et quatre ans qui « entrent » dans le spectacle en répétant avec une synchronisation étonnante une chorégraphie que Marie joue avec ses mains. Une sorte de miroir collectif et spontané…

 

LE POINT DE DEPART

Nous sommes un petit groupe sur la terrasse de la crèche, le soleil est enfin là. Le sol sous nos pieds à été lavé par la pluie et repassé par le mistral. Il ressemble maintenant à un immense tableau noir horizontal.
En concertation avec les enfants, nous décidons que c’est le moment idéal pour s’emparer de la grosse boîte de craies.

 

Je donne la consigne de départ : j’aimerais que les enfants me montrent comment on dessine un être humain. Le papa, la maman, quelqu’un qu’ils connaissent, pour faire simple.
Les petites mains s’envolent en
frétillant vers la boîte, chacun s’empare d’une craie et se lance à corps perdu dans le tableau.

 

Les premières formes apparaissent, plus ou moins arrondies. Les enfants, éparpillés aux quatre coins de la terrasse, commencent tous par celle qui deviendra la tête, comme pour donner immédiatement un début d’identité au sujet; la faculté de penser aussi, peut-être, d’être tout de suite là avec
nous et de le savoir. Les yeux ensuite. Ça y est, le dessin est né, les yeux ouverts, il nous regarde, il est là avec nous et se regarde en train d’être créé.

 

Deux traits arrondis encore et il peut aussi écouter, entendre les sons du monde et la voix de celle ou celui qui est en train de lui donner vie. Le créateur n’est d’ailleurs pas avare de commentaires et décrit, étape par étape, le processus, tout en dessinant une bouche et un beau pif. Je ne sais pas si c’est pour me raconter à moi, spectateur, ce qui est en train de se passer, ou si, plutôt, il ressent le besoin de se dire et se remémorer les notions d’anatomie nécessaires à la réalisation de son dessin.

 

J’ai à peine le temps d’être effleuré par ces pensées et constater une poussée de cheveux que je vois partir la craie à toute allure vers le bas. Le besoin soudain du dessinateur de donner des jambes au personnage m’a pris par surprise. Deux simples traits tirés d’une main ferme. Les pieds ne sont pas encore là et pourtant il campe déjà bien sur ses appuis, il lui manque peu pour pouvoir marcher et courir. Et peu importe si au milieu, l’essentiel du corps n’est pas là. Ces longues jambes doivent contenir tout ce qu’il faut, coeur, poumons et tout le reste. Et maintenant que les bras aussi sont tracés d’une seule ligne, ce petit espace formé par le croisement des bras et des jambes devient l’âme du bonhomme. Puis des pieds, des mains qui rayonnent et s’ouvrent vers l’espace autour, comme pour enlacer le monde.

 

La vitesse d’exécution et l’engagement physique de Basil sont étonnants. Une force créative instantanée semble l’habiter depuis qu’il a serré la craie dans sa main et s’est jeté avidement sur le sol. Il se lance dans une production de personnages à la chaîne, pendant qu’autour de nous quelques enfants, déjà lassés, ont laissé tomber les craies pour enfourcher les tricycles, considérant avoir terminé ce qu’on leur avait demandé. Je reste concentré sur lui, sur cette série de figures humaines qui se suivent l’une l’autre, comme des hommes préhistoriques tracés sur la paroi d’une caverne.

 

Il y a là quelque chose d’essentiel, de presque primitif. L’impression d’assister à une épiphanie, à la naissance de la représentation de l’humain par le dessin. Une vingtaine de portraits, d’autoportraits peut être, ou tout simplement des bonshommes, voient le jour.

 

Puis Basil se rend compte que le reste du groupe est en train de jouer au coin opposé de la terrasse. Il laisse tomber sa craie lui aussi et s’en va en courant, happé par une autre urgence.

 

Quelques jours après, je croise la maman de Basil. Je lui raconte ce moment privilégié passé avec lui. Ses yeux s’illuminent : « C’est donc ça ! Depuis quelques jours il ne fait que dessiner des bonshommes, il n’en avait jamais dessiné avant… ».

 

Paolo Cardona, metteur en scène de Click! et co-créateur de Skappa! & Associés. 
Octobre 2020

 

22.10.2020
 

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