Interview de François Cervantès

A l’occasion des représentations de la Curiosité des Anges et du Sixième Jour, nous avons posées trois questions à François Cervantès qui a accepté de nous répondre avec le texte qui suit :

Ces anges ne sont pas des créatures avec des ailes, perchés dans le ciel, mais plutôt des êtres intérieurs, en relation avec les particules, les nombres les courants et les mystères de la vie.
A l’intérieur de nous il y a un être. Il ne reçoit de la vie sur terre que des échos étouffés et déformés, et il aspire à venir au monde.

Dans ce sens là, c’est un ange, mais il n’arrive pas sur terre d’en haut, plutôt en remontant de l’intérieur. L’ange est en nous, protégé des violences de la vie par une carapace, mais il arrive que la beauté lui donne envie d’aller au monde. C’est une seconde naissance. L’homme est à venir, c’est une promesse. On ne sait pas encore à quoi il ressemble.

Le clown, c’est cet être intérieur, qui aspire à vivre sur terre, à sortir de l’enveloppe dans laquelle il est endormi, pour vivre des instants de beauté et d’amour.

Les clowns m’ont ouvert un univers de théâtre : les personnages existent en dehors des pièces dans lesquelles ils apparaissent, ils rôdent dans les coulisses des théâtres, ils attendent que des pièces soient écrites pour entrer en scène et pour prendre la parole.

Ecrire pour le théâtre, c’est entendre leurs voix et leur donner la parole.

Le rire est une source que l’on trouve en descendant en soi même.

Le rire est permanent au fond de nous. Parfois nous descendons vers cette source parfois nous nous en éloignons, mais le rire est là, au fond.

Après « Le Venin des histoires », premier spectacle où j’avais fait apparaître des clowns, Catherine Germain et Dominique Chevallier ont eu envie de poursuivre l’aventure de clown. Ils sont venus me voir pour me demander que l’on se lance dans une nouvelle création.

Après le maquillage, on commençait… à partir de rien, absolument rien.

Je leur avais demandé de créer des personnages dont ils tomberaient amoureux.

Je leur demandais de découvrir les mots comme des objets vibratoires. En silence, sur la scène, ils cherchaient quels mots pouvaient correspondre à leurs émotions, et puis ils parlaient, un ou deux mots, et je disais : « non ».

Parfois, il y avait un mot qui sortait de la bouche et le rire jaillissait. J’écrivais ces mots sur un cahier.

Un jour, pendant une répétition de « La curiosité des anges », Arletti avait voulu se cacher derrière une petite plante verte qu’elle tenait dans ses mains, se confondre avec elle et devenir plante verte elle même.

Le rire est venu d’un seul coup, sans que rien ne change extérieurement : elle transportait la plante lentement, et soudain cela était devenu réel, elle y croyait vraiment, c’était irrésistible. Cette croyance se communiquait instantanément.

On peut devenir plante verte, chien, fumée, caillou, flaque d’eau, chameau, motte de terre. On peut s’élever dans les airs, voler, chanter des airs d’opéra, s’évanouir de plaisir, inventer des poésies sublimes. Tout ce que le désir conçoit, on le peut. Mais matériellement, on ne le peut pas.

Intérieurement on peut tout, et extérieurement, on ne peut presque rien de ce que l’on désire.

Dominique est un comédien profondément attachant, qui ne se rend pas toujours compte de ce qu’il dégage.

Au début de notre collaboration, je le prenais pour une personne solaire, et je me suis rendu compte, peu à peu, que c’est une personne lunaire, qui repose à peine sur la terre, alors qu’il parle si souvent de sa famille paysanne et de son attachement à la terre. Mais je crois qu’il vit dans les rêves.

Dominique a provoqué en moi des fous-rires insensés.

Ce que nous étions en train de faire nous marquerait de façon irréversible.

Au bout de deux mois de répétitions, je riais, sans raison visible, sans gag. C’était une qualité d’être qui me faisait rire. C’était comme une atmosphère saturée d’électricité d’où jaillissaient des éclairs, je riais de plus en plus souvent.

A Dacca, sur la terrasse, un oiseau est venu se poser sur l’arbre du décor, et il chantait. Quand Arletti a désigné un nouveau-né dans les bras de sa mère, pour dire que cet enfant était à elle, la mère a traversé la salle pour lui donner son enfant, et Arletti s’est retrouvée dans cette nuit Bengalie avec l’enfant, très calme, entre ses mains !

A Madrid, un soir, à un moment du spectacle, que je pourrais assimiler à de la transe, Arletti s’est avancée, et tout s’est immobilisé dans la salle.

En Pologne, dans une bibliothèque, il était impossible d’installer des projecteurs, et nous avions éclairé la scène avec des bougies. Le public était massé à quelques mètres des deux clowns, et la densité du silence était surnaturelle : ils semblaient manger avec leurs yeux.

A Ottawa, pour une série de représentations au Centre National des Arts, c’était un théâtre immense et une équipe de grands professionnels. La veille de la première, l’installation du décor et des lumières avait pris très peu de temps, et nous avions passé la plus grande partie de la soirée à écorcer l’arbre qui allait prendre place dans le décor (nous avions demandé un arbre sur place). Les régisseurs se demandaient si c’était du lard ou du cochon ! Heureusement que le directeur leur avait dit : spectacle quatre étoiles, accueil quatre étoiles !

Dans « Le 6ème Jour », c’était la première tentative d’Arletti d’aller dans le monde, et de se trouver une place parmi les hommes.

Pour faire cette conférence, Arletti avait usurpé l’identité d’un conférencier, elle avait volé son cartable et le sujet de la conférence qui devait être dedans. Au moment où elle entrait dans la salle, elle ne connaissait pas le sujet de la conférence, elle allait le découvrir en ouvrant le cartable !

Elle était concentrée, en alerte, comme le voleur qui doit passer le barrage de police.

Bertrand Boulanger, qui construisait la scénographie du spectacle, avait une vision poétique des aspects les plus pragmatiques de notre travail. Pour construire la table de la conférence, il est parti d’une seule pièce de bois, pour être en accord avec le sujet.

Nous sommes allés chez un souffleur de verre, dans la campagne du Limousin, pour faire réaliser deux grands verres.

Un jour, une directrice de théâtre m’a dit : « j’ai vu dans les gradins un homme et je me suis dit : qu’est ce qu’il ressemble à François, mais ça ne peut pas être lui, cet homme a l’air de découvrir le spectacle… ». Pourtant c’était moi. On me fait souvent cette remarque.

6.3.2018
 

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