[MO] Interview de Marie Vauzelle

Auteure, metteure-en-scène et comédienne, Marie Vauzelle crée avec Selman Reda le spectacle Mo, récit initiatique de l’itinéraire, entre réel et rêves, d’un jeune exilé africain. Elle répond à nos questions…

Quelles ont été les sources d’inspiration du projet ?

Les premières sources ont été la rencontre avec des mineurs isolés lors d’ateliers à Arles et le récit de Mahmoud Traoré dans « Partir et raconter ».
Et toutes les personnes rencontrées dans notre vie, à Marseille, Briançon, et qui nous ont livré leur témoignage.
Pour la forme, on a été très influencés par Chaplin, sa façon poétique de s’emparer de sujets actuels terribles, et par l’univers inventif de Méliès. Par le travail du photographe Olivier Jobard aussi, qui est vraiment une des sources du projet.

L’adresse au jeune public est-elle une nouvelle démarche pour la compagnie ?

Pour moi, l’adresse d’un spectacle, c’est comme sa forme : elle n’est pas décidée a priori mais s’impose à partir du fond. On voulait parler de ce voyage interdit, de cet exil empêché. La nécessité de la vidéo et celle de raconter cette histoire à des enfants se sont imposées tout de suite. Parce que c’est peut-être à eux qu’on en parle le moins et que c’est à leur âge sans doute qu’on peut éclairer le monde autrement que par la peur.
Après, je ne sais pas ce qu’est le jeune public. Je ne suis pas sûre d’être capable d’en faire parce que je ne sais pas bien ce que ça veut dire. Le tout public oui. Je crois que la poésie est universelle et que les enfants comprennent bien plus que ce qu’on en présuppose. Je crois même qu’ils ont moins de réticence à l’abstraction, moins d’obsession de rationalité, de « vouloir tout comprendre ».
Et pour répondre plus concrètement à votre question, non ce n’est pas la première fois : j’ai créé Le Rêve de Jo, à partir de 2 ans, en 2016 – et Selman Reda a quant à lui créé Ne laisse personne te voler les mots en 2017 pour les collégiens.

Qu’aimeriez-vous transmettre aux aux jeunes et moins jeunes à travers ce spectacle?

Un peu de la lumière rencontrée chez les mineurs exilés, lors des ateliers. Il faut être un magicien pour traverser ces frontières-là. Montrer comment ils ont grandi. On grandit comme les arbres, on pousse vers nos rêves.
Transmettre aussi qu’il ne faut pas avoir peur de quelqu’un qui arrive plein de rêves et d’espoirs parce qu’il vient pour le bonheur partagé.
Enfin, pour nous qui pouvons voyager si aisément, prendre conscience que sur les plages et dans les montagnes où nous allons passer nos vacances, d’autres personnes meurent parce qu’on les empêche de circuler. Il faut absolument se ré-étonner (au sens premier de « coup de tonnerre ») de cette chose étrange qu’est une frontière fermée dressée sur une terre commune. S’inquiéter d’une Europe forteresse qui se replie sur elle-même. Une forteresse, c’est toujours un colosse aux pieds d’argile, l’Histoire nous l’enseigne tellement !

 

comment définiriez-vous un spectacle jeune public ? quelle ambition lui offrez-vous ?

Quand je crée un spectacle, la seule différence est l’ouverture du sens à différents niveaux de lecture, et la formalisation de la violence.
Sinon, dans la façon de travailler, les ambitions sont exactement les mêmes, quelle que soit son adresse : la quête infinie de créer quelque chose de beau, c’est-à-dire où la forme serait adéquate au fond, et où le sens passe par l’émotion. Mais pas une émotion passive comme notre monde nous y assigne ! Au contraire, mettre le spectateur, quel que soit son âge, en situation active de ressentir et penser, sans le faire à sa place.
S’il y a besoin d’explications, d’informations, ce sera pour après, avec les parents, les professeurs ou au bord du plateau. Le temps de la représentation, on va vivre autre chose, ensemble.
L’ambition, toujours inaboutie mais toujours recherchée pour un spectacle, quel que soit son public, c’est de créer un poème, même tout petit, tout simple, là devant les gens. Parce que la poésie peut atteindre tout le monde, sans barrière de langue, d’âge, de culture…

 

Une (ou plusieurs!) anecdote sur la création ?

L’an dernier, à la Gare Franche, on a montré le travail à des enfants. À la fin, ils sont venus sur scène et ont commencé à jouer très spontanément avec notre dispositif vidéo. Cette nuée d’enfants qui s’essayait à bouger dans l’espace, les uns sur les autres et dans un joyeux délire, était magnifique à voir.
Et puis il y a un autre souvenir.
La première fois qu’on a montré le travail devant des programmateurs en 2015, c’était tôt, c’était impressionnant pour nous et il y avait avec nous un jeune acrobate, Mohamed, arrivé deux ans plus tôt de Guinée. Un mineur que j’avais connu en ateliers. On a réussi à montrer quelque chose, on était contents parce que c’était difficile. Il rigolait, je ne l’avais jamais vu rire avant. Sur le chemin du retour pour le foyer à Arles, il a appris que sa maman était morte. Il ne l’avait pas vu depuis deux ans.

Compagnie MAB

13.2.2019
 

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