[LES ACROBATES] Les mots d’Émilie Flacher

La fable « Les acrobates. Comment s’entendre ? » écrite par Julie Aminthe, fait partie du cycle Lapin-Cachalot, un triptyque de créations de fables contemporaines initiées par la compagnie Arnica. À partir d’échanges entre des autrices et un groupe d’enfants, trois petites formes marionnettiques interrogent, chacune à sa manière, les relations entre les vivants, humains et non-humains, avec leur environnement.
Nous avons posé quelques questions à Émilie Flacher, metteuse en scène du spectacle, sur son processus de création.

Comment définiriez-vous un spectacle jeune public? Quelle ambition lui offrez-vous?

À l’origine de la création de la compagnie arnica, il y avait surtout le désir de participer à un renouvellement des écritures pour le théâtre de marionnettes avec les auteurs dramatiques d’aujourd’hui et nous revendiquions beaucoup un théâtre de marionnette exigeant pour adultes ! Finalement, c’est quand je suis devenue maman moi-même que la question des écritures à destination des enfants s’est posée, assez naturellement, en me demandant quelles histoires j’ai envie de raconter à mon fils et aux autres enfants que je cotoie davantage. L’envie est venue de faire des spectacles qui s’adressent à tous, enfants et adultes. Finalement, un spectacle jeune public pour moi c’est un spectacle qu’on peut voir ensemble, enfants et adultes et qui permet de se poser ensemble des questions sur le monde, en étant à l’écoute de la façon qu’on a chacun de sentir, de regarder, de capter, de prendre, de comprendre… l’objet artistique qui nous est donné.
Ce que j’aimais dans la fable lorsque j’étais petite, c’est qu’elle me racontait des histoires d’animaux plutôt drôles, amusantes, légères, mais avec des sens cachés pour les adultes qui me les lisaient, des choses à découvrir à l’intérieur de l’histoire, et que ça semblait plutôt sérieux, essentiel, important… ça créait du commun, du débat, de la discussion sur le sens qu’avait la fable. C’est finalement un endroit de partage sur les questions que l’on se pose sur notre façon d’entrer en relation avec les autres.

Un mouton et un cachalot pour parler des relations humaines, Émilie Flacher, êtes-vous la nouvelle Jean de La Fontaine ? ;o)

La perruque en moins ! Mais en fait je suis plutôt une sorte d’incitatrice pour que les auteurs d’aujourd’hui s’intéressent de nouveau à cette forme littéraire et s’en emparent au théâtre.
Jean de la Fontaine était un naturaliste qui observait beaucoup des animaux, et ses observations l’inspiraient pour écrire… Il s’est emparé de la fable, genre littéraire qui existait depuis longtemps : Les fables d’Esope (5eme siècle AV JC)et les fables du Pancha Trantra (encore plus ancien en Inde) et s’en est servi pour déjouer la censure de l’époque et continuer à critiquer, à questionner les autres êtres humains par l’intermédiaire d’archétypes animaux.
Aujourd’hui, on n’écrirait plus des fables de la même manière que Jean de La Fontaine, parce qu’on est en train de changer notre rapport à la nature, aux autres êtres vivants, du fait du changement climatique, de la disparition des espèces animales … Et les recherches récentes en éthologie nous prouvent que l’observation des animaux a encore beaucoup de choses à nous apprendre.
Je me suis dit que c’était intéressant de s’emparer à notre tour de la fable aujourd’hui, pour parler des relations entre les vivants, humains et non-humains, pour ce qu’elles nous posent comme question sur nos relations entre vivants. Une façon de se débarrasser définitivement des perruques, pour remettre l’homme au sein du règne animal : un drôle d’animal, différent des autres par son besoin de raconter des histoires.

Ces fables ont été écrites à partir d’ateliers dans les classes, pourquoi cette démarche ?

Pour essayer de regarder les relations entre vivants par les yeux des enfants. Pour prendre en considération les enfants dans l’adresse des spectacles, j’ai besoin d’en fréquenter, de les rencontrer, d’essayer de comprendre comment ils regardent les animaux, à travers les documentaires animaliers, les observations personnelles qu’ils en ont… La nature semble pour tout le monde si loin, surtout dans les grandes villes, alors que dans l’imaginaire, elle est toujours très présente. Par les ateliers, les rencontres, on se rend compte de ça. En plus à Marseille, les enfants sont des citadins, qui vivent à coté d’une réserve naturelle incroyable : la mer.
Et puis, je me demande en ce moment, comment on parle des relations entre vivants, de la crise écologique dans laquelle nous sommes, aux enfants d’aujourd’hui… sans être dans la culpabilisation, le catastrophisme… nos enfants auront à vivre dans ce monde en transformation : comment leur donner de l’espoir finalement ? Comment leur donner envie de vivre dans ce monde qu’il nous faudra habiter différemment, sans être dans la consommation des ressources à outrance, sans gaspiller, sans avoir l’impression que le bonheur ne passe que par la consommation? Pour moi, cela passe par un émerveillement renouvelé du monde, de la nature, des autres êtres vivants … un émerveillement qui m’apporte de l’apaisement et l’envie de le transmettre aux plus jeunes.

Un (ou plusieurs!) souvenirs de création ?

La rencontre avec François Sarano *, un océanographe reconnu, chez lui. Dans son salon, un arbre généalogique de la tribu de cachalots qu’il observe à côté de l’océan indien, avec toutes les relations parentales, mais aussi amicales entre eux, qui sont symbolisées avec des flèches. La rencontre avec les enfants de l’école Peyssonnel et leurs questions :
«Et François Sarano, il habite dans une maison flottante à coté de la tribu des cachalots?»
« Et si je rencontre un cachalot, est ce qu’il va me manger ? »
Et pleins d’autres chose qui ont à voir avec des heures passées à l’atelier et en répétition à chercher à reproduire les mouvements des cachalots, rémoras, requins ; des échanges toujours très doux et riches avec l’autrice Julie Aminthe; un CDI pleins d’enfants qui regardent des cachalots danser …

Émilie Flacher – Février 2020

25.2.2020
 

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