[DCHÈQUÉMATTE] Les mots de Marie Normand

Dchèquématte entame le projet Ursari, un triptyque théâtral dirigé par Marie Normand autour des thèmes de l’exil et de l’accueil dont le fil rouge est le roman «Le Fils de l’Ursari» de Xavier-Laurent Petit. Nous lui avons posé quelques questions sur le processus de création.

Comment définiriez-vous un spectacle jeune public? Quelle ambition lui offrez-vous?

Je ne crois pas qu’on puisse définir un spectacle jeune public car il n’en existe aucun modèle, comme il n’existe aucun « jeune public » identique à un autre, d’ailleurs… À propos du jeune public, je n’aime pas l’expression « ce sont les spectateurs de demain », que je trouve fausse. Non, ce sont les spectateurs d’aujourd’hui, et les citoyens de demain ! Je crois que nous nous devons de créer des spectacles qui prennent en compte qu’ils sont les deux. Alors, aux jeunes spectateurs d’aujourd’hui, j’ai envie de proposer des spectacles qui les régalent en tant que spectateurs : des émotions, du rythme, de l’identification, de la catharsis… Aux citoyens de demain, je veux offrir des spectacles qui contribuent à construire leur réflexion de citoyens, sans donner de réponse mais avec des questionnements à la fois intellectuels et sensibles de nos valeurs et de nos actes !

Comment vous est venue l’envie/le besoin de mettre en scène l’exil ?

Depuis janvier 2017, j’accompagne bénévolement une famille kosovare arrivée dans les Vosges suite à un parcours tortueux et dangereux. Dans cette famille, il y a quatre enfants dont deux ont l’âge des miens. En juillet 2017, quelques jours après avoir décidé de travailler sur ce Projet Ursari, qui comprendra trois spectacles et dont Dchèquématte est le premier volet, je découvre le discours schizophrène des politiques et de l’administration sociale française, l’injustice du droit d’asile et la pression sur les familles.
Je découvre que tous les chemins autorisés débouchent sur des impasses, et que la plus périlleuse d’entre elles est celle du retour au pays. Je découvre que dans notre Pays des Droits de l’Homme, les enfants sont en première ligne et que les dégâts que cause la politique migratoire française sacrifient une génération dont le seul tort est d’avoir des parents qui ont voulu leur offrir un meilleur avenir que le leur. Créer sur ce thème un spectacle qui peut émouvoir, créer du dialogue et faire réfléchir des enfants, des familles, représentait dès lors, pour moi, mais aussi pour toute l’équipe, une vraie nécessité.

Nous vous avions reçue avec une mise en scène du texte de Luc Tartar “Roulez jeunesse !”, vous revenez avec une nouvelle adaptation pour la jeunesse; Ce thème vous est particulièrement est cher ?

Le thème de Dchèquématte n’est pas la jeunesse, et ce spectacle ne s’adresse pas exactement au même public que Roulez jeunesse !, qui était destiné aux adolescents et aux adultes. Mais il est vrai qu’il existe dans la compagnie ce besoin de s’adresser à la jeunesse, et de développer des outils spécifiques (vocabulaire scénique, dramaturgie…) en fonction de l’âge du public auquel on s’adresse. C’est une recherche passionnante, parce que je crois que si on est attentifs à développer un traitement artistique propre à les capter, on peut tout aborder avec des enfants !

Qu’aimeriez-vous transmettre aux jeunes et moins jeunes avec ce spectacle ?

Transmettre… en tous cas j’ai envie que jeunes et moins jeunes soient touchés par cette histoire : qu’ils aient peur pour la famille de Ciprian, qu’ils soient amusés et émus de l’investissement de Mme Baleine et Araignée, qu’ils soient heureux du bonheur d’apprendre de Cip… Et que ces émotions qui, je l’espère, les traverseront pendant le spectacle, leur donnent envie de réfléchir sur ce sujet, de regarder d’un autre œil les personnes qui mendient autour de nous, leur donnent envie de débattre, d’argumenter, bref que le spectacle génère à la fois de l’émotion et de la pensée !

Une anecdote de création ?

La création d’un spectacle est le fait d’une équipe (une vingtaine de personnes pour Dchèquématte !), n’est pas linéaire, passe par différentes étapes et prend du temps.
Une des étapes de la création de Dchèquématte fut le travail d’adaptation par l’autrice Marilyn Mattei pour passer du roman  » Le Fils de l’Ursari » de Xavier-Laurent Petit (édité à l’école des Loisirs) à la pièce Dchèquématte (publiée aux Editions Lansman). Au cours de ce travail, nous fûmes invités tous les trois (Xavier-Laurent, Marilyn et moi), à rencontrer dans notre territoire rural des Vosges des élèves pour échanger avec eux sur ce processus d’adaptation.
Au cours d’un de ces échanges, Xavier demanda aux élèves s’ils savaient ce que signifiait le terme « nomade ». Un enfant de CP leva la main, et, souriant de toutes ses dents, très fier de connaître la réponse, lui rétorqua : « ça veut dire « voleur », M’sieur ! ». À ce moment-là, on s’est dit qu’on ne ferait pas le spectacle pour rien !

Marie Normand, metteure en scène
28 janvier 2020

5.2.2020
 

.