Claire Rengade – Écrire pour le jeune public

Claire Rengade Jeune public c’est tout ce qu’il faut pour écrire

Ta parole est en crise elle n’a jamais autant galopé par écrit
Elle se textote à l’infini ça n’arrête pas de parler comme on dit
Ça n’écrit pas ça cause avec des lettres ça échange ça va vite ça tac au tac ça phonise
Ça prend l’image avec
Les mots sont partout.
On dit les livres s’enlisent le papier ça craint le théâtre ça craint c’est pas qu’on aime pas le castelet mais faut
me dire où cliquer.
On virtualise
On a des activités sans bouger
On fait du plusieurs choses à la fois
On dit en même temps plusieurs fois
On décale
Y’a plus d’espace dédié
Alors le théâtre dans tout ça le théâtre on doit le renommer ?
De quel théâtre parle-t-on avant d’en parler pour quel âge ?
Le théâtre c’est la voix haute avec du texte de la scène avec du texte pas seulement mais là on parle de
théâtre écrit non ?
Partionnons.
Dois-je écrire un album, des mots juste à regarder lire, ou ne faudrait il pas mieux laisser des blancs ? Faire
du texte à trous de la collection d’images en plus des images qu’on n’a pas immédiatement ?
Ajouter des silences pour qu’une bonne idée se glisse dedans.
Commencer un rythme un mot pour que la musique continue dans la bouche de celui qui l’écoute.
Faire du théâtre le lieu de la mitonne la salle aux saveurs là où l’oreille teinte avec du nez là où la peau se
retrouve motus l’endroit qu’on peut pas exprimer trop occupés qu’on est à ressentir.
Et dans les détails les détails.
Pas tout d’un coup.
Pas avec déjà la solution au bout.
L’endroit de l’interloque le moment de stupeur l’enclancheur de curiosités.
On va écrire la carte au trésor mais ce qui compte c’est de le chercher.
Ecrire pour le jeune public c’est rappeler au public qui s’est écarté de sa jeunesse à lui qu’il est un enfant dans
son corps trop grand que ce ne sont pas ses enfants qui sont petits qu’on est tous petits dedans et que les choses
importantes ce sont les petits qui les entendent.
Aux enfants donc à nous tous il faut dire des choses importantes.
Qu’on se les raconte les histoires et qu’à force de se les raconter cela réveille d’autres histoires que le chemin
ne soit jamais terminé.
Jamais arriver toujours partir.
On va se la jouer.
Je ne me suis jamais posé la question du quel public mais de quelle langue oui puisque la parole dans les
oreilles c’est des grammaires entremêlées et que celle des enfants a des clés.
Alors je quête dans ce langage où tout est concret.
Où l’amour a une réponse la mort a une réponse tous les substantifs sont entiers et imprécis d’imaginaire.
Ce sont des mots avec des mots dedans.
Des images entières
Des mondes dans des mondes comme Miyasaki comme Claude Ponti
Les enfants parlent et si tu te crois au sommet du col que tu écris
Y’a un autre col derrière
C’est par la parole des enfants que je gravis
Que je dépasse des décors
Que je tombe dans des trous
Que je nage dans les scories
Tu souffles dessus on voit la lave
On voit le brûlant
Les paroleurs de voix haute s’entendent entrebaillés
Il faut ramper sous les meubles
Gratter.
J’aime la parole de mauvaise herbe celle qu’on nous interdit de garder
J’aime la parole du tout venant
Le torchis
Les gamates non triées
Dedans je mets les ongles je touille des mots tombés des bouches
je vous les fais goûter.
En bouche le théâtre doit sonner
Quitter les pages
Prendre des pieds
Déplacer l’air
Oui j’écris du théâtre vert
J’expérimente
Je jette des graines à la volée écoute si ça pousse en dedans aussi.
Le théâtre a des dents même en petit
Surtout s’il est difforme
S’il n’est pas fini
Ça joue tous les âges dedans
C’est l’acteur le tout en même temps.
J’écris et le public déploie
Il invente des lignes s’il veut remettre droit
Et des tonalités pour sortir de ses gonds
Le théâtre donne du temps quand il n’est pas une nouvelle occupation
J’ai envie de clamer : désoccupons !
Les mots sortent des réserves
Donnez m’en
Je peux pas détenir tous les mondes en même temps faut y aller
Là j’ai urgence
Vocabulaire en retard
Je veux trouver
Apprendre la langue
Il y autour de moi une langue nouvelle que j’ai besoin d’articuler
Drapée de mon has been-ité et fière
J’annone les rudiments des mondes en chantier
Ecrire pour la jeunesse n’est pas un dé
Les mieux complices détiennent un monde à expérimenter.
J’écris avec.
(4 septembre 2014)

 

Texte publié dans « Les Cahiers du CRILJ », numéro 6
Le théâtre jeune public : dans les livres mais pas que
(novembre 2014)

15.3.2018
 

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