[ALEXIS MOATI] Le théâtre pour tous

Ceci est un témoignage d‘Alexis Moati, un enfant de la « balle » comme on dit. Il nous a donné ce texte il y a trois ans. Alexis est comédien et metteur en scène. Il est le fondateur de la compagnie Vol Plané, qui ressemble singulièrement à une troupe…

 

Depuis que je suis petit, je vais au théâtre. Mes parents y passaient leur temps, c’était leur métier. Ils m’y emmenaient toujours avec l’intuition que même si ce n’était pas de mon âge, il y aurait toujours pour moi quelque chose à en tirer. Mon père, là dessus ne s’est jamais trompé, je crois même que c’est en m’emmenant au théâtre qu’il m’a transmis le plus. Il me faisait partager sans rien dire son aventure, sa sensibilité et je sais à présent que c’est en moi pour toujours.
L’époque était au théâtre politique. J’ai vu le Teatro Campesino avec un spectacle militant contre la drogue, dans des échafaudages à 7 ans, Le Bal du théâtre du Campagnol à 8, le théâtre en occitan de La Carriera à 5 ans, Carmen de Brook à 9, etc…
La liste est longue et je ne me souviens pas de tout. Ce n’était pas ce qu’on appelle des spectacles pour enfants. Il n’y en avait presque pas à l’époque. Bien sûr, j’ai dormi parfois mais je me souviens que je recevais, je ne comprenais pas tout mais quand les spectacles étaient réussis je recevais… dans mon corps, je comprenais et je ressentais tout, même les sentiments complexes et ce qu’on appelle le second degré. Je sais que les enfants le sentent.
Je ne comprends pas ce qu’on appelle le théâtre jeune public, pour moi il n’y a qu’un théâtre. L’attente du petit spectateur et du grand est la même : qu’on lui raconte des histoires. La convention théâtrale est si enfantine ( je viens voir des gens se déguisent et se prennent pour d’autres ) c’est finalement si simple. Quand je suis au Théâtre même à 42 ans c’est à mon enfance qu’on s’adresse d’abord.
Et puis le théâtre est l’espace où l’on se rassemble petits, grands, parents. J’aime voir les regards des parents sur leur enfant qui regarde le spectacle. Quand je regarde mes fils voir un spectacle c’est si beau, leurs émotions, leurs rires je les comprends si bien à ces instants là. Du reste, les enfants regardent aussi leurs parents pendant un spectacle, ils cherchent à comprendre, à les comprendre, à voir leurs émotions, on apprend beaucoup sur ses parents quand on les voit regarder… ça marche dans les deux sens.
La démarche de séparer le jeune public du reste est dans l’air du temps, il répond à un secteur, une économie, un marché. Bientôt un théâtre pour les vieux ou les handicapés?
Mes spectacles cherchent à réunir, ils sont pour tous les publics. Je crois que Peter Brook disait que si une scène était réussie, il parlait de Shakespeare, un enfant de 5 ans pourrait rentrer dans le théâtre, arrêter ce qu’il est entrain de faire, regarder et tout comprendre, tout sentir.
On sensibilise au théâtre, on en explique les codes à l’école mais en faisant ça on tue le théâtre. Ce qu’on dit c’est qu’il ne suffit plus à faire taire quelqu’un par sa seule force, sa seule puissance de l’instant. Je crois en cette puissance. Le théâtre se nourrit de cet espace qu’il gagne sur la vie.
Que je travaille sur Peter Pan ou sur La Petite Sirène, je ne pense jamais à baisser le niveau, au contraire, avoir assez digéré le propos pour trouver la forme simple qui va contenir tous les niveaux et percuter le cœur.
Au théâtre le chemin le plus direct c’est le cœur et ça les enfants et les adultes en ont tous un.

 

5.4.2017
 

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